Le Cantique d'outre-tombe (1-2)

Publié le par red-baroon.over-blog.com

Au fil des semaines, je posterai le texte de mon bouquin, Le Cantique d'Outre- tombe, qui n'a pas encore trouvé grâce aux yeux des éditeurs. Votre humble serviteur espère de tout cœur qu'il vous plaira. On commence, sans transition...


LE CANTIQUE D’OUTRE TOMBE


Une idée terrible me vint : "l'homme est double", me dis-je. "Je sens deux hommes en moi" [...] « Suis-je le bon ? Suis-je le mauvais ? - me disais-je. En tout cas, l'autre m'est hostile... »

Gérard de Nerval, Aurélia



I] Emmanuel

« Vous qui entrez, laissez toute espérance. »
Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, III

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Illustration : Henry Fuseli, Le Cauchemar

1

Seul au monde…
Dans le petit cocon poussiéreux de mon antique appartement, à travers une fenêtre solitaire, je noyais mon regard dans les membranes de l’espace insondable.
Les rares étoiles, muses ponctuelles et insaisissables, y flamboyaient d’une lumière malsaine.
Une lueur verdâtre, à l’éclat duveteux, qui m’évoquait un sentiment d’abandon, de mort larvée. Un silence surnaturel venait jeter son triste linceul sur ce suffocant théâtre.
Seul un corbeau venait troubler le calme par intermittence, égrenant sa fâcheuse litanie, brutale et frénétique, cassante et croassante.

La lampe désarticulée qui trônait au coin du salon diffusait un halo pâle dans la pièce. Mon regard se porta vers le plafond délabré.
Dans un coin généreusement garni d’une imposante toile d’araignée, un liquide noirâtre perlait goutte à goutte depuis quelques semaines. La tache visqueuse s’étendait sur plus de quarante centimètres et grandissait chaque jour. Il était urgent que j’en parle à la concierge pour qu’elle me mette en relation avec le voisin de l’étage supérieur mais un sentiment de malaise diffus me dissuadait d’aller la solliciter dans sa loge.
Il était tard, j’étais exténué, et lentement je sombrai dans une insurmontable léthargie.

Le son rocailleux d’une voix me réveilla brusquement. J’étais presque certain de l’avoir entendue m’appeler par mon nom. Je récupérai péniblement mes esprits… Je commençai à me dire que j’avais rêvé…

La voix !

Je sursautai, mon cœur s’emballa.
Cette fois, je l’avais entendue clairement : « Emmanuel, rejoins-moi », injonction suivie immédiatement d’une courte phrase inintelligible.
L’origine de la voix ne faisait plus aucun doute : elle provenait de l’étage du dessus.
J’essayai d’envisager la situation avec détachement. Impossible, la panique s’emparait de moi, je tremblais comme une feuille.
Troisième appel. Les murs vibrèrent. La voix se faisait plus pressante et plus grave…
Je me levai et me dirigeai vers la sortie de l’appartement…
Les grandes coursives de l’archaïque bâtiment étaient désertes, comme toujours. Je n’y croisais presque jamais personne à l’exception de quelques rares retraités, méfiants et rachitiques, dévorés par le temps. Inlassablement, ils soliloquaient sur leurs maux, leurs difformités et leurs escarres. Ad nauseam…   
A l’exception de ces quelques antiquités humaines désenchantées et rabougries, il n’y avait jamais personne, à tel point que feu mon grand-père avait surnommé l’immeuble « l’Hôtel des Asphodèles »…
Lentement je gravis les larges degrés du vénérable escalier. Au cours des huit années que j’avais passées ici, je ne m’étais jamais aventuré au quatrième étage.
La voix retentit encore, plus puissante que jamais.
Dans mon for intérieur, je me demandai pourquoi je bravais ma peur en allant vers lui. La réponse m’apparut immédiatement : je ressentais une attirance profonde pour le son de cette voix, son timbre et son insistance.
La minuterie arriva à son terme et les lampes s’éteignirent. Je fus plongé dans une obscurité totale.
Alors que je me mettais en quête d’un interrupteur, mon regard fut attiré par une source de lumière émanant de l’encadrement d’une porte, une vingtaine de mètres plus loin. Une lumière verte, phosphorescente et filandreuse, semblable à l’éclat des étoiles que je contemplais ce soir avant de m’assoupir, mais un millier de fois plus intense.
Je parvins enfin à mettre la main sur un interrupteur. Lumière...
Je m’approchai de la porte. Etant donné sa disposition dans le couloir, à une dizaine de mètres d’un virage à angle droit, cet appartement devait être situé directement au-dessus du mien.
Je restai figé sur le seuil, incapable d’agir. Je savais que la voix provenait de l’autre côté de la porte.
Une minute s’écoula. La minuterie s’arrêta et je me retrouvai de nouveau auréolé de la luminosité verdâtre.
Je me décidai à tourner la poignée. La porte s’ouvrit en émettant un grincement retentissant.
Alors que je m’attendais à pénétrer dans un appartement sensiblement similaire -au moins dans ses dimensions- au mien, je constatai l’absurdité de la situation : la pièce qui me faisait face était l’intérieur d’une église baroque de dimensions colossales. Presque une cathédrale.
La morne lumière verte se déversait à grands flots par d’immenses vitraux alors qu’une infinité de cierges embrasaient la nef de l’édifice.
D’innombrables statues de christs, de la vierge et de martyrs semblaient me dévorer de leur regard halluciné. Leur physionomie inquiétante se modifiait sans cesse au gré de la lumière ondoyante.
De part et d’autre de l’allée centrale de l’église, des dizaines de cercueils ouverts se faisaient face. Ils étaient disposés sur des socles inclinés à quarante-cinq degrés par rapport au sol, et les visages des défunts étaient clairement visibles. Des monceaux de fleurs blanches, que l’éclairage hâlait d’un éclat olivâtre, recouvraient abondamment la plus grande partie des bières.
Poussé par un élan incontrôlable, je m’engouffrai dans l’allée et laissai mon regard s’attarder sur le visage d’un des morts.
Un frisson me parcourut. Je portai le regard sur un autre visage. Puis encore un autre. Je sentis la panique s’insinuer en moi : tous les corps avaient les yeux grands ouverts…
Surmontant mon aversion, je m’approchai à moins d’un mètre du cercueil d’un homme d’une cinquantaine d’années. Scrutant son visage au teint cireux, je me rendis compte que je m’étais trompé. Non, ses yeux n’étaient pas ouverts. En un sens, ma découverte était encore plus dérangeante…
Ses paupières avaient été peintes de manière à retranscrire fidèlement l’apparence du regard.
Les « yeux » étaient fixés sur un point indéfinissable et plus je les regardais, plus j’étais fasciné. Je me sentais tomber en leur pouvoir…

« Emmanuel, rejoins-moi ! »

La voix retentit comme un coup de tonnerre depuis le chœur de l’église. Sursautant, je trébuchai sur les fleurs. Pendant une seconde insupportable, je crus que j’allais m’affaisser de tout mon long sur le corps de l’homme aux paupières fardées. Je me rattrapai in extremis au rebord du cercueil et fis un pas en arrière.
Comme hypnotisé, je me mis en marche vers le fond de l’église et mon regard se fixa sur la chose qui devait être la source de la voix…
Une immense croix dorée surplombait le chœur de toute sa superbe. Un homme y était crucifié. Ce n’était pas une statue de Christ : c’était un cadavre humain…
Ses paupières peintes donnaient l’impression troublante qu’il me fixait intensément. Je constatai avec effroi que le corps avait largement dépassé les prémices de la décomposition. Sa bouche fripée, son nez camard, son teint gris et le léger affaissement de ses traits ne laissaient pas place au doute.
Un liquide noir dégoulinait par tous les pores de sa chair et venait s’accumuler au pied de la croix, formant une immense flaque mortifère. Je tressaillis en pensant à la fuite du plafond de mon appartement.
J’étais encore à une vingtaine de mètres de la croix lorsque plusieurs événements distincts survinrent en un intervalle de temps extrêmement court.
D’abord, alors que je cheminais lentement vers le chœur, les derniers mètres me séparant de la croix furent absorbés à une vitesse impossible. Comme si j’étais un aimant entrant dans un champ magnétique surpuissant. Je me retrouvai donc instantanément face à la créature, à moins d’une coudée.
J’étais suspendu en l’air, à trois mètres au dessus du sol.
La crainte née de cette transgression manifeste des lois de la physique n’est rien en comparaison de la peur qui s’abattit sur moi de par la subite promiscuité de l’être crucifié.
Car son visage n’était autre que le mien, figé dans l’immobilité de la mort. Ce sosie putrescent me fixait de ses simulacres d’yeux peints. Et ce regard me poignardait l’âme…
C’est alors que les cloches de l’église se mirent à carillonner dans un fracas assourdissant et qu’il ouvrit les paupières, révélant ses vrais yeux, globes opaques plus noirs que la suie.
Sa voix explosa dans mes tympans : « Emmanuel, mon frère, j’ai besoin de ton aide. »



2

Je me réveillai en sursaut, le souffle coupé. A l’extérieur, les cloches de l’église voisine retentissaient bruyamment. J’expérimentai cette peur sauvage consécutive aux pires cauchemars, incursion furieuse de la peur onirique sur les territoires de la réalité.
Les paroles de mon jumeau crucifié résonnaient encore dans mon esprit. Je transpirais abondamment.
Je regardai mon réveil. Sept heures. 20 novembre 2020. Dehors, le jour se levait. J’avais dormi toute la nuit assis dans mon fauteuil. Instinctivement, je regardai le coin de mon plafond. Il me sembla que la tache noire s’était encore étendue.
L’écran de mon ordinateur était allumé, et pourtant j’étais persuadé de l’avoir éteint la veille au soir.
Un extrait du film d’animation La belle au bois dormant de Walt Disney. L’image était sur pause, le plan fixé sur la belle princesse Aurore, impassible, allongée dans son sommeil éternel. Je ne me rappelais pas avoir téléchargé cette vidéo.
Déstabilisé, j’allumai la télévision pour dissiper les brumes persistantes de mon cauchemar.
Journal de sept heures. Guerre au Proche-Orient. Inondations dramatiques en Asie du Sud-Est. Les remous sans fin de la dépression économique. Emeutes en Europe, répression sanglante. Deux cyclones de catégorie 5 au dessus de l’Atlantique. Virus Ebola 2. Prédicateurs d’apocalypse à tous les coins de rue. Invasion massive de criquets d’un genre nouveau en Europe du sud. Exécutions d’opposants politiques au Caucase après une tentative de putsch avortée. Liquidations ethniques en Irak.
Démesure. Déportations. Délocalisations. Démembrements.
J’arrêtai la télévision pour mettre un terme à cette chronique de la déchéance de l’Humanité.

Je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Emmanuel Esperanza. J’ai 21 ans.
Depuis l’âge de 13 ans, j’ai vécu dans ce grand immeuble désert. Je n’ai aucun souvenir précédant cette période de ma vie.
Pour dédramatiser la situation, mon grand père avait coutume de dire que j’avais bu la tasse dans le Léthé, le fleuve de l'oubli…
La réalité est moins poétique. Mon amnésie a été causée par un attentat à la bombe qui a coûté la vie à mes parents en 2012. J’ai souffert de graves lésions à la tête et je suis resté huit jours dans le coma avant de finalement reprendre mes esprits, adolescent détruit par un avatar incandescent de la barbarie de ses semblables. Orages d’acier du XXIème siècle…
Certains annonçaient la fin du monde pour 2012 : cette dernière n’eut finalement pas lieu mais à n’en pas douter cette année marqua la fin de mon enfance, ce qui revient finalement au même : c’était la fin de mon petit monde personnel.
Après cette tragédie, mon grand-père me recueillit dans son appartement de l’Hôtel des Asphodèles et ne se ménagea guère pour obtenir mon rétablissement. Selon lui, un retour au collège ne m’aurait été d’aucune aide : il affirmait que le médiocre enseignement délivré par les institutions publiques comme privées me ferait perdre mon temps.  
En homme pragmatique et érudit qu’il était, il avait donc décidé qu’il assurerait lui-même mon éducation. Il était convaincu que ma reconstruction psychologique passait par le développement de compétences artistiques. Comme le sujet m’intéressait, je n’y trouvai rien à redire et c’est ainsi qu’il me prodigua une éducation fascinante au cours des quatre années durant lesquelles nous cohabitâmes.
C’était un homme très occupé, actif dans de nombreux cercles culturels : je ne le voyais qu’une dizaine d’heures par semaine mais il me confiait suffisamment de sujets d’étude et de travaux pratiques pour que ma progression s’opère à grands pas. Son enthousiasme était si communicatif qu’il parvint à atténuer les soubresauts engendrés par mon traumatisme.
Il m’emmenait visiter des monuments et m’expliquait leur histoire ainsi que les courants architecturaux dans lesquels ils s’inscrivaient.
Nous écumions les expositions de la région parisienne et pour moi toutes ces sorties prenaient des allures de fête, tant il savait me captiver en me contant l’histoire passionnante de telle statue antique, de tel masque de cérémonie ou encore de telle campagne de fouilles de tombes égyptiennes qui avait mal tourné.
J’avais beaucoup d’affection pour ce grand-père dévoué qui débordait d’énergie malgré ses quatre-vingts printemps révolus. En me forçant à focaliser mon attention sur un domaine d’étude captivant, il m’avait aidé à surmonter mes angoisses et mes doutes.
Mais cela ne dura qu’un temps.
Alors que je venais de célébrer mon dix-septième anniversaire, il tomba malade. Je me souviens parfaitement de l’intensité de son regard bleu et franc, le matin du jour où il devait entrer à l’hôpital pour y suivre son traitement. Il m’avait expliqué comment me dépêtrer des formalités domestiques et administratives « pendant son absence ». Il me dit de ne pas me faire de souci. Il serait de retour en bonne forme, « très bientôt ».
Bien sur cela ne se passa pas comme il l’avait prédit.
Quelques jours après son entrée à l’hôpital, je reçus un appel qui m’apprit son décès des suites d’un cancer généralisé.
Se sachant condamné, il avait pris toutes les dispositions pour que j’hérite de son appartement et de ses économies sans que j’aie à accomplir la moindre démarche.
Après sa disparition, je me retrouvai seul et vécus pendant quatre ans dans ma tour d’ivoire, entouré par les fantômes du passé.
Je laissai les souvenirs de côté et repensai à mon cauchemar, à ce terrible jumeau qui m’appelait à l’aide. J’avais eu la sensation incontestable de vivre ce rêve. J’étais ébranlé jusqu’au plus profond de mon être et sentais ma santé mentale vaciller.
Depuis un mois, je faisais des cauchemars dont l’intensité allait crescendo au fil des nuits.
Tout avait commencé le 20 octobre précédent.
Précisément le jour même où j’avais découvert le Tableau Intouchable.

(à suivre...)

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